point de vue

Légende attribuant la tapisserie (une broderie, en fait) de Bayeux à la reine Mathilde,
mythe de Pénélope défaisant la nuit la tapisserie (en fait le linceul de son beau-père Laërte) sur laquelle elle travaillait la journée pour suspendre le désir des prétendants avides,
les travaux d’aiguilles sont l’apanage et la prison des femmes
bien avant qu’on les interdise d’atelier de peinture.

Aux hommes, donc, les arts nobles, et aux femmes les arts appliqués.

Marie Hubert réinvestit cette dichotomie en pratiquant la broderie au point de croix,
d’une part en allant clairement vers l’acte créatif détaché de la variation sur des motifs traditionnels, et d’autre part en inscrivant son travail dans
les fondements même de l’art moderne : affranchies de la contrainte mimétique,
au profit de la sensation pure et de la représentation abstraite
où l’œuvre fait sens non pas en référence à un modèle réel à reproduire
mais uniquement par la construction d’une structure interne, couleurs et formes et limites
ne se définissent que dans et par l’espace intérieur de l’œuvre.

Elles peuvent ainsi entrer en résonance subjective avec celui qui les contemple
sans justifications externes et sans références préconstruites.

Dépourvues de centre, uniquement limitées par l’arbitraire d’une stricte bordure noire,
les broderies de Marie Hubert se déploient sans causalité.

Diagrammes émotionnels, plans synoptiques, schémas mentaux, patterns sensitifs,
elles proposent un voyage sans imposer d’itinéraire, elles représentent sans désigner,
elles dialoguent avec l’esprit sans la médiation d’un quelconque signifié, ne référant
qu’à elles-mêmes et à leur matérialité, celle de la multitude des points posés,
patiemment, l’un après l’autre sur la toile perforée des possibles.

Patrice Salsa